L'Autre (partie I)

Publié le par boxon

L’Autre.


La même vieille porte, le même vieux grincement.

Les têtes se tournent.

Je suis en avance. D’une demie heure. Comme toujours.

Derrière le bar, Laurent essuie ses verres. Il lève la tête.

Il lève la tête, et, pourtant, il sait que c’est moi. Il m’interroge du regard, et pourtant, il sait ce que je vais commander. Une légère oscillation, les yeux dans les yeux, à peine perceptible, le signe habituel. Un café, noir, sans sucre. A servir en haut.

Devant le bar, Gros Louis et le Journaliste ont stoppé leur verbiage pour m’examiner de haut en bas. Ils m’ont reconnu. La Carpe. Ils ne m’aiment pas. Personne n’aime les muets quand leur mutisme est délibéré. Pourtant, ça leur ferait du bien de se taire un peu, de temps en temps.

Laurent a lâché son torchon. Il remplit déjà le percolateur. La télé est éteinte. Le bar est calme. Je me dirige vers l’escalier.

Du premier étage, rebondissant contre les marches irrégulières et les murs sales, me parviennent des rires et des tintements de verres. Il est vingt heures. Sans doute un groupe de lycéens. Ils ne vont pas tarder à partir.

Je presse le pas, regardant à peine les murs sales. Les nervures poussiéreuses du bois gémissent sous mes pieds. Il y a longtemps, j’ai cru les voir s’ouvrir pour m’engloutir. Mais c’était il y a longtemps, du temps où la réalité me jouait des tours. Du temps où je parlais encore. Du temps où c’était encore utile.

Avant d’entrer, j’ajuste une dernière fois mon écharpe, dont le trajet a disjoint les pans, offrant au vent frais quelques centimètres carrés de ma peau. La fenêtre du fond est ouverte. Ma place est libre.

Les gloussements se sont tus, je peux sentir quatre paires d’yeux se poser sur mon visage. Pour aussitôt regarder ailleurs. Ils attendent que je leur tourne le dos pour s’offrir en pâture ma silhouette bancale autour de laquelle flottent les pans indifférents de mon pardessus.

Je dois d’abord fermer la fenêtre, faire cesser cet insupportable courant d’air, faire taire le brouhaha de la rue. La peinture de la croisée s’effrite sous mes doigts. L’humidité du printemps a gonflé les montants, je dois forcer des deux mains pour fermer les battants. Dehors, un autre mur aveugle me fait face. Il est si proche qu’en tendant le bras, il me serait possible d’y faire courir mes doigts. Mais il fait froid, et je n’ai aucune envie de voir mes mains couvertes des miasmes sombres et liquides que les averses abandonnent lorsqu’elles se retirent. J’entends chuchoter derrière moi.

Je sais ce qu’ils se disent. Ils m’ont reconnu. La Carpe.

Ils demandent à voix basse si c’est vrai, si on m’a vraiment arraché la langue sous le crachotement glacial des douches de la prison des M.. Ils se demandent à quel point ça fait mal, ils se demandent pourquoi. Je les laisse murmurer un instant. Comme tous les autres, ils ont besoin de savoir, de comprendre. D’inventer.

Mais la face souillée de ce mur m’indispose. Je m’assois.

La fenêtre dans mon dos doit à présent refléter leurs regards furtifs et fuyants. Ma place est stratégique. Je leur fais face, parfaitement immobile, muet. Comme une carpe. Et je sens s’installer le malaise. Je le sens grandir, doucement, sûrement. Il prend peu à peu possession de la salle, de tout leur être. Il force leur regard à m’éviter, leurs paroles à mourir sur leurs lèvres et leur nervosité à croître. Ils se sont tus. J’entends leurs doigts moites glisser sur le verre froid de leur bière presque vide. Ils n’osent même pas s’allumer une cigarette ; leur cerveau, affolé, cherche la parade.

Tel est le pouvoir de mon mutisme.

Ils vont partir.

Le pas traînant de Laurent se fait entendre dans l’escalier.

Il n’a pas fait un mètre dans la salle qu’un des lycéens l’interpelle déjà. Je les laisse à leurs transactions. Des pièces tintent, leurs chaises raclent le sol.

Ils sont partis.

Laurent dépose la tasse brûlante devant moi. L’odeur du café chasse un instant la chape de tabac pesant sur la pièce.

Entre les volutes de vapeur, je vois Laurent me sourire, puis tourner les talons. Sur son plateau, les bières inachevées et le cendrier plein ont pris la place de mon café. Il passe un furtif coup de torchon sur leur table, pour le geste, et se dirige vers la porte. Avant de la fermer, il se retourne une dernière fois.

« J’éteins la lumière ? »

Comme le coup de torchon, la question est de pure forme. Il n’attend même pas mon dernier signe de tête et fait claquer l’interrupteur. Juste avant l’obscurité, j’ai le temps d’attraper son dernier sourire. Laurent est infiniment bon. Et, à présent, je suis infiniment seul.



Léonard de Vinci prétendait qu’il pouvait comprendre l’univers à travers l’observation attentive d’un mur couvert de crachats. Je n’ai jamais essayé. Les crachats me répugnent. Moi, je me contente de relire mon passé sur le crépi jauni des murs de la Perle. Il me suffit de pencher un peu la tête et de laisser faire le jour mourant. Il donne aux ombres mouvantes la forme de mes souvenirs. Ensuite, le ballet aléatoire des derniers rayons fait le reste.

Les fantômes prennent vie.

Les fragments d’obscurité et de souvenirs partent d’abord dans tous les sens, visitant les époques, les lieux, sans ordre, ni cohérence.

La silhouette faussement gracile du luminaire commence par me retracer brièvement les premières lueurs de l’avant-veille, quand Morphée, ulcéré par l’insistance de mes appels éthyliques, daigna enfin m’accorder la torpeur moite et imméritée de ceux qui noient leurs remords à grandes lampées de mauvais alcool.

Au-dessous, la masse presque indistincte du sofa éventré trace aux murs la silhouette courbe du ventre de ma mère. Le meuble à ses côtés prend alors la forme et les traits d’un enfant, que je fus peut-être, et que l’émerveillement laisse sans voix quand, l’oreille collée à ce ventre rond et chaud, il perçoit enfin les petits coups de talon sourds d’une sœur qu’il avait peut-être tenue un jour dans ses bras.

Plus loin, sur la gauche, un sombre entrelacs de barreaux de chaise quadrille le vide et laisse mon imagination y suspendre le complet de toile noire encore neuf qu’un jeune marié (était-ce moi ?...) se prépare à enfiler.

Cette même toile noire enfle, s’étale et vient battre à mes pieds, comme la crêpe recouvrant un cercueil bon marché où reposerait tantôt ma mère, tantôt ma sœur, tantôt ma femme, pour peu que l’une ou l’autre ait existé.

Je dois déjà détourner les yeux. Ce théâtre d’ombres devient, comme à chaque fois, insupportable.

Mais, où que porte mon regard, il continue de buter contre d’autres souvenirs, toujours plus nombreux, toujours plus acérés, toujours plus indomptables.

Les murs se couvrent d’images, de sons et d’odeurs. Il y a des sourires, des cahiers d’écolier, le claquement d’une gifle, le parfum entêtant de l’essence et les yeux vitreux d’un chat ouvert en deux sur l’asphalte chaud. Je vois le jaune brûlé des pelouses, les remous inquiétants de la Loire, une horde de loups garous, une corde trop bien tendue, les couvertures criardes de livres imprimés sur du mauvais papier. Je sens la sueur des examens, l’acier froid d’un revolver contre la paume d’une main moite, la faim qui tord le ventre, la haine qui déforme les traits ; le sommeil du bienheureux, l’adrénaline de la fuite, le velouté d’une peau qui sommeille.

Très vite, des visages se détachent du mur, viennent me rire au nez, me reprocher d’anciennes fautes. Des bras se tordent, des mains se tendent. Et les bouches se déforment. Elles me chuchotent que je suis coupable, que je suis le traître, la dernière proie.

La toile noire s’est dissoute en une multitude de vermisseaux affolés qui se tortillent là, devant moi, à mes pieds. Leurs yeux jaunes, dont les murs se sont couverts, me scrutent, me sondent, farfouillent mon crâne de leurs ongles trop longs, de leurs gémissements aigus, de leurs ricanements qui enflent, gonflent, font siffler mes oreilles et résonner ma tête de pire en pire,…

La sarabande est infernale, je me sens vaciller sur ma chaise. Comme à chaque fois que je rappelle à moi ma mémoire, je sens grincer, craquer les derniers garde-fous.

Je dois me ressaisir.

Je regarde ailleurs, je regarde mes mains qui tremblent, mon café qui fume encore, n’importe quoi plutôt que ce grotesque carnaval de douleur et de pleurs. Je ferme les yeux.

Cette obscurité artificielle, en gommant pour de bon les aspérités des murs et des meubles, parvient à mettre au pas ces ombres de souvenirs et ces souvenirs d’ombres. Je ne viens pas ici pour me noyer dans ce genre de tumultes.

Je dois me ressaisir.

Avant d’être ébranlé, puis de choir, dans cet abîme de joies éteintes et de boue, ma main se tend d’instinct vers l’anse de ma tasse, avec la même rapidité, mue par le même réflexe, que pour saisir l’achoppement d’une falaise menaçant de m’engloutir.

Mes lèvres se brûlent, je reprends les rênes de mon imagination. Les ombres reculent, se tapissent dans un coin. Seules quelques unes se figent devant moi en un souvenir clair, toujours le même. La raison de ma présence ici.

La deuxième gorgée de café coule le long de ma gorge.


Son épaule tremble. Son col remonté accuse les frissons parcourant son dos. Il a collé une de ses mains dans sa poche, pour donner l’illusion qu’il saura se maîtriser.

Marco.

Filho de puta. Je sais à quoi tu penses.

Ses yeux, presque aussi noirs que notre conscience à tous, sont fixés droit devant, juste au-dessus de la tête de l’Autre. Ses traits tirés, plaqués à même l’os, savent rester immobiles.

Il pense à demain. 24 décembre, vingt-deux heures, Penha Garcia.

Une église pleine.

Au deuxième rang, une vieille femme qui ne quitte son banc que pour manger et dormir, attendant depuis quinze ans des nouvelles du deuxième, envoyé, comme le veut la tradition, faire son séminaire en France».

Au premier rang, le prêtre qu’il ne sera pas. Le Seigneur qu’il ne servira pas, la Parole qu’il ne transmettra pas, le tremblement furtif, le frisson le long de l’échine, délicieusement incontrôlable, au moment de tendre l’hostie qu’il ne sentira pas. Et le lancinant regret d’avoir échoué.

Il serre un peu plus fort son demi. Ne plus penser à çà.

Oublier Dieu, oublier l’alcool, oublier que l’alcool lui a fait oublier Dieu. Oublier l’humiliation de la mise à pied, les luttes inutiles entre la bouteille et le crucifix. Oublier et boire.

Boire pour calmer ce fichu tremblement, ces frissons telluriques le long de l’échine, au moment de porter le verre à la bouche.

Et s’il boit suffisamment, ses mains, par miracle, deviennent si calmes, si précises que le doigt n’hésite plus sur la gâchette. La balle ira se loger à l’endroit prévu, propre, nette, et sans bavure.

L’alcool lui a lessivé la vocation, mais Dieu, dans son infinie mansuétude, ne s’est pas évaporé sans lui laisser un dernier cadeau d’adieu.

Marco, le seul mec au Nord de la Loire capable de coller une bastos entre les mailles d’un pare-brise grillagé de la Brink. Le seul mec qui peut se faire la tempe d’un préfet à 150m, affalé ivre mort sur la banquette d’une Super 5. Le seul en qui j’avais plus confiance quand il était raide qu’à jeun, Marco, notre sniper de puta madre.


La troisième gorgée de café est pour Leroy, son boa crasseux et son accent à couper au couteau.

Sous les bords de son melon, son regard va et vient, en rythme avec la discussion. Contrairement à Marco, je sais qu’il a les deux oreilles aux aguets. Son esprit est tout entier à l’affaire. Il écoute.

L’Autre ne lui revient pas. Je sens sa nervosité, la mâchoire qui se crispe et les doigts qui tapotent, dans mon dos. Pour l’instant, il se tait.

Encouragé par ce mutisme mal interprété, l’Autre en rajoute. Il croit que c’est dans la poche. Il s’oublie, surpris que cela ait si bien marché. Il se grille à chacune de ses phrases. Il ne sait pas.

En plus d’avoir les mains les moins miséricordieuses de l’Ouest, Leroy possède un sixième sens : il sait capter les balances à des kilomètres à la ronde. Sous la cicatrice qui lui barre l’avant-bras, son sang de gitan mal peigné rue au flic. De temps en temps, sa main quitte le banc pour apaiser la démangeaison.

C’est lui que j’aurais le plus de mal à convaincre. Mais c’est lui qui me dira « oui » le premier.

Leroy n’a pas de sang sur les mains. Il tue propre. Il a des bras solides, les branleurs de Bellevue en savent quelque chose. Il y craque les vertèbres comme d’autres grignotent des graines de tournesol. Silencieux, inflexible, voire têtu, il a rapidement su se faire respecter au bas des cours d’immeubles.

Il a les bras solides, mais tellement troués qu’on s’attend toujours à voir le jour luire au travers.

Or, qui dit came, dit argent, et qui dit argent, dit concessions, forcément.

Leroy va accepter le plan en sachant parfaitement que ça va être la merde ensuite. Dans sa tête, il est déjà plus loin que l’Autre. Il est après le coup, en train de réfléchir à comment on va la faire disparaître, cette saloperie de balance. J’aperçois son regard s’attarder sur le cou de l’Autre. Il jauge le velouté de la peau, la solidité de la nuque. Il essaie de s’imaginer le craquement. Sera-t-il sourd, sec, poisseux, déchirant ? Et l’Autre, va-t-il crier, ou simplement suffoquer ? Battre des ailes, ou fondre entre ses mains, liquéfiés par la terreur et la douleur ? Son visage se détend, il sourit presque. Il n’est plus attentif. Il regarde trop loin, emmêle ses doigts dans sa barbiche, tripote la fourrure sale de son écharpe, pensif.

Il n’y donc plus que moi pour écouter ce que l’Autre raconte.

Un veilleur d’hôtel qui veut s’arrondir ses primes de licenciement.

Un coffre.

Environ 25.000 francs. Plus des bijoux.

Aucun problème. Minuit trente, vendredi prochain.

Un tiers pour lui, le reste pour nous.

A peine 6000 balles chacun. Rien de très glorieux. Un petit coup, histoire de garder la main, de se remplir la seringue ou le portefeuille en attendant le prochain plan, la prochaine arnaque.

A peine 6000 balles, mais pas de sang. Même pas d’arme. On passe à minuit trente. On gare la Super 5 derrière l’hôtel. Trois appels de phares et il se pointe avec le contenu du coffre.


Pour la huitième fois de puis le début de l’entretien, je m’allume une cigarette. Le va-et-vient de la fumée m’aide à réfléchir.

Son plan pue. Nous n’y gagnons presque rien. A part des emmerdes si, comme le sent Leroy, l’Autre est une balance.


« Et nous, dans tout ça ?

  • Comment çà, vous ?

  • Nous, on fait quoi, à part passer te chercher et faire des appels de phares ?

  • Rien. C’est là où c’est génial. Vous n’avez rien à faire, juste fournir la caisse et m’emmener après dans un endroit tranquille où on pourra se partager les thunes.

  • Je vois... Tu te fous de notre gueule ? »

Son verre s’arrête en pleine course. Il fait l’estomaqué.

« Ecoutez, j’ai besoin d’une voiture, de gens sûrs, et que ça se passe vite et bien. On m’a dit que vous aviez une voiture, que vous étiez sûrs et qu’avec vous, ça se passait toujours vite et bien. Je viens donc vous voir.

  • On t’a dit ? Qui ? »

Coincé. Ça devient intéressant.

Il bafouille.

Un mec. Il ne sait pas qui. Croisé une nuit, alors qu’il cherchait une chambre. Un Marocain. Grand, maigre, avec un œil pourri à la Sartre et un fort accent allemand. Il a commencé par lui demander s’il n’avait pas peur de travailler tout seul, la nuit. Si il s’était déjà fait braquer, si l’hôtel avait un système de sécurité, des caméras. L’Autre a pris peur, évidemment. Il a fait semblant de vouloir appeler la police. Et là, le mec a rigolé. S’il avait vraiment voulu le braquer, il l’aurait déjà fait. Et il ne serait pas venu tout seul.

C’est à ce moment qu’il lui a parlé de nous. Il lui a dit qui nous étions, nos noms, nos descriptions, où on pouvait nous joindre. Puis il est monté dans sa chambre.

Marco s’est redressé. Je sens sa main sur mon épaule. Il connaît le mec.

Avant qu’il ne dise quoique ce soit, Leroy lui intime l’ordre de se taire, d’un signe de tête. Plus tard. Chaque chose en son temps. D’abord l’Autre. Le virer d’ici pour qu’on puisse réfléchir à notre aise.

« Ok. Mes amis et moi, on en discute, de ton plan, et on te recontacte. Demain, vers huit heures.

 

[...] to be continued ....

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