monologue Jacques I
Elle sait ? Elle va le dire ? Elle sait. M'aurait pas appelé, sinon. Elle sait, mais elle ose pas... pas facile pour elle, je suppose. Pas été facile pour moi, en tout cas. Sacré choc, même. Sacré choc... des « nouvelles » de Marie-Jeanne. Rien que d'entendre... rien que ce prénom.... Marie-Jeanne... tellement longtemps... toutes ces... rien que de se rappeler, se rappeler qu'elle avait... qu'elle existait... toutes ces années... rien que ça, ça fait... bizarre ? Pourtant, je savais. Je devinais, plutôt. J'avais senti, senti le secret. Abdénor. Il m'avait, deux ou trois fois, il m'avait laissé entendre que, peut-être... puis que sûrement... il savait des trucs . Il voulait pas dire quoi. Il voulait même pas vraiment dire qu'il savait. Mais il savait. Du coup, moi aussi, je savais. Enfin, presque. Je m'étais fait doucement à l'idée. Marie-Jeanne... vivante. Quelque part. Drôle d'idée. Lui, il savait où. Il avait « gardé un oeil » sur elle. Sans rien dire à personne. Comme d'habitude. En même temps, en parler, ok, mais à qui ? Papa ? Je sais même pas si il se souvient d'elle. S'il a envie de s'en souvenir. Trop occupé à ruminer. À classer ces capsules de bières. Maman ? Pas besoin de ça, la pauvre. Suffisamment à l'ouest comme çà. Du stylnox ?... tu m'étonnes... pas brillant. Chacun sa prison, je suppose. Et à elle ? En parler à elle ?... maintenant qu'elle sait, de toute façon... et puis avant qu'elle accepte... qu'elle accepte l'idée, qu'elle accepte que ça vienne d'Abdénor... qu'elle parle à Abdénor ? La bonne blague. Il est plus mort que Marie-Jeanne, à ses yeux. Plus que mort, même. Enterré. Rayé de la liste. Il a jamais existé. Curieux, même, qu'elle accepte de me reparler, rien qu'à moi, le traître. Elle sait que je bosse pour lui, pourtant. C'est pas pour ça qu'il m'en dit plus, d'ailleurs. Aussi muet que Papa. Famille de muets. Faut voir où ça nous mène, de jamais rien dire... pourtant, il m'en a parlé, de ce coup de téléphone. Étonnant. Ça a dû le secouer aussi, le frangin, pour qu'il m'en parle. C'est que c'était pas prévu dans ses plans, l'apparition du petit. Il a rien vu venir. Pourtant, il regardait bien. Pas comme Suzanne. Il devait y avoir des trous dans sa surveillance, au frangin. Pas terrible pour le standing; qu'il a dû se dire. Il doit être en train de secouer quelques sous-fifres, en ce moment. D'où le retard dans le business avec les Hongrois. D'où le départ reporté. Il aurait pu retarder le mien, aussi. Ça m'aurait permis de... la communion du gamin, j'aurais pu... ça aurait été l'occasion.... mais bon. Elle m'invite, mais pas sûr qu'elle serait ravie que je vienne. Des retrouvailles... ça fait longtemps que j'ai pas vu Maman. Elle aurait supporté ? Pas sûr. Elle a pas l'air solide, en ce moment. Elle était déjà pas bien vaillante, depuis le... des retrouvailles... avec ce fantôme sur les épaules... ces fantômes... La moitié de la famille devenue une putain d'armée de spectres, de cadavres dans le placard. Pas facile d'éviter les retrouvailles plombées. Famille de fantômes, famille de muets, famille d'ombres...
Alors, frangine ? Tu la craches, ta Valda ? Tu m'en parles de ce ... Dominique ? Emmanuel ?... je sais que tu s... Camille, voilà. Camille... invité surprise à la table des Ménard. En pleine communion. Bonjour Mamie, bonjour Tata, bonjour tout le monde, c'est moi Camille, le cadavre du placard. On m'a dit que c'était une spécialité de la maison, alors je me suis permis de passer. Et je viens pas tout seul. Je vous présente ma mère, vous savez, l'autre cadavre. Votre fille. Votre soeur. Quel meilleur moment, quelle meilleur endroit, pour déballer le paquet, que la communion de X ? Entre la viande et le trou normand : « Grand-mère, savez-vous que votre fille aînée est peut-être encore en vie ? Non ? Vous reprendrez un peu de vin, peut-être ? Pour faire descendre les cachetons, non ? Avaler la pilule, la nouvelle... » Pas terrible pour le coeur. Pas terrible... Secouée la grand-mère... depuis le temps, elle s'était habituée. À la douleur, au silence, aux disparus. Aux secrets. S'était même vite habituée. Quand toute sa famille part en morceaux, faut bien remplir le vide par autre chose. À défaut de fils, de mari, de filles, elle s'était faite à l'idée... une famille d'absents. Toujours mieux que pas de famille du tout. Même si, dans les faits, il n'y a aucune différence.
Elle parle pas, la frangine. Bizarre. Si dur que ça à digérer ?... ou c'est qu'elle ose pas ? Pas envie d'en parler ? De m'en parler ? Pas envie d'en parler au traître, sans doute. Je suis dans l'autre camp. Dans le camp de l'Autre, comme elle dit. « l'Autre »... Ton frère. Le mauvais. Qui appelle son propre frère « l'Autre » ?... Abdénor l'appele toujours « Suzanne », elle. Même si il en parle pas souvent. Remarque, il peut bien être poli, avec toutes les saloperies qu'il nous a faites. « nous » ? qu'il leur a faites. Peut-être qu'elle a peur d'en parler ? Peut-être qu'elle croit qu'elle... non... qu'elle seule sait ? Comment pourrait-elle.... remarque, de son point de vue... pourquoi pas ? elle sait pas. Elle sait rien. Elle peut pas imaginer... peut pas imaginer que, comme tous les membres de la famille, même les soi-disant morts, Abdénor « garde un oeil » sur elle. Sur son mari. Sur ces (?) gamins. Un oeil, et une oreille. Jusque sous son téléphone. Elle sait rien. Alors que lui, il sait tout. Il croit tout savoir. Et moi ? Qu'est-ce que je sais ?... elle est... putain, qu'est-ce qu'elle fume... un vrai pompier. Elle cogite, la frangine... cogite, cogite, vas-y. Ça doit tourner, dans sa tête. « Je lui dis ? ». « Je lui dis pas ? »...
Je sais ce qu'elle fait. Elle est en train de jouer avec son secret. De le faire durer, de l'économiser... trop contente d'avoir enfin le sien ? Trop contente d'avoir un secret rien que pour elle ? Pas besoin de le partager. Ni avec moi, ni avec les vieux. Ni avec Abdénor. Rien que pour elle... et bien, vas-y, profite...joue bien, tripote le bien, ton petit secret de famille. ta petite vengeance éventée... mais je suis déçu. Je pensais que t'avais compris, Suzette. Que t'étais moins con que l'Autre. Moins con que moi... après toutes ces années... je te croyais plus maline. Mais je me suis trompé. T'as rien compris. Rien. T'as pas pigé qu'à l'intérieur d'une famille, les secrets, c'est comme l'odeur de la peur pour les clébards : rien à faire, impossible à masquer, ça se sait, ça se sent. Et pire, même : ça pue.