L'Autre (partie II)
- Tu verras. Je t’ai dit qu’on te recontacte. Maintenant, tu traces. »
Sans me quitter des yeux, il se lève. Il n’a pas aimé le ton de ma phrase. Il fait un peu moins son malin. Il sent que ça n’est pas gagné, lui qui voyait l’affaire dans sa poche il y a deux minutes.
Il ne nous dit même pas au revoir. Je viens de lui refiler de quoi ruminer jusqu’à demain, huit heures.
…
Il est tard.
J’entends Laurent ranger les chaises, en bas. Je dois partir.
A côté de ma tasse vide, je lui laisse ses deux euros.
La nuit a définitivement balayé les ombres dans la pièce. Plus de Leroy, plus de Marco. Il ne reste qu’un sofa défoncé, des tables et des chaises inertes et des murs à présent muets.
La Loire m’appelle.
Dehors, les rues grouillent de monde. Mon regard se perd sur ces visages et finit par fixer le bout de mes chaussures. Inutile de lever la tête, je connais le chemin par cœur.
Place du commerce, parking de la Petite Hollande, puis la Loire. Des passants, des voitures, du bruit pour rien.
Sur le pont, un couple d’amoureux regarde passer les flots verdâtres. Ils se tiennent par la main.
Derrière le Palais de Justice se dresse la silhouette massive d’une série d’entrepôts.
C’est dans l’un d’eux que se terminera mon errance.
La porte est mangée par la rouille. Ma clef menace à chaque fois de se briser dans le cadenas. Avant de dérouler la lourde chaîne, je jette un œil alentour.
Trop tard.
C’était quand Marco et Leroy étaient là que j’aurais dû regarder.
La porte s’ouvre.
…
Marco nous crache direct le morceau.
Le gros malin, avec ses yeux qui se disent merde, c’est Ahmed, une connaissance personnelle. A Malakoff, les Portos et les Marocains ne s’entendent pas trop. Quand Marco est arrivé, il a dû taper quelques gueules et casser quelques bras pour qu’on arrête de lui pisser dans sa boîte aux lettres et qu’on ne lui lance plus de caillasse à chaque fois qu’il sortait de chez lui.
Un des bras appartenait au frère d’Ahmed, une petite frappe merdeuse.
Une des gueules appartenait au grand frère, déjà désireux de la ramener quand il ne fallait pas. Après ça, Marco n’a plus eu besoin de prendre des gants pour relever son courrier ou se trimballer un parapluie dès qu’il mettait un pied dehors. Les deux frangins étaient à l’hosto, et ils ont mis cette retraite à profit pour repenser leur hospitalité. Quand ils sont revenus, ils rasaient les murs.
Mais, apparemment, Ahmed a la rancune tenace.
Reste à savoir comment il a fait pour savoir tout ce qu’il a raconté. Nos surnoms, passe encore ; nos plans passés, tout le monde est au courant à Malakoff, vu qu’à chaque fois qu’on en a réussi un, c’est qu’on leur a soufflé sous le nez.
Mais le point de chute à la Perle, ça, personne n’est sensé le savoir.
On a toujours bien pris soin de venir juste avant la fermeture, quand tout le monde est trop raide ou trop fatigué pour nous capter. On a toujours bien pris soin de venir les uns après les autres, de ne jamais s’attarder dans la salle du bas, de ne jamais adresser la parole à aucun des clients, et de ne jamais montrer aucun signe de connivence tant qu’il y avait des clients autour de nous.
« Et Ahmed, ce serait pas devenu un flic, lui aussi ? Ou une balance ? »
Leroy a repoussé son melon sur l’arrière de son crâne. Il s’est assis au bout de la table et pose les bonnes questions.
« Il y a deux mois, il était encore à Waldeck pour une histoire de voiture volée. Pour un flic, c’est pas terrible.
-
Balance, alors ?
-
Nan. Ça fait cinq ans que j’habite Malakoff, et j’ai jamais entendu parler d’aucun Marocain qui serait passé de l’autre côté sans finir au fond de la Loire, entouré par la famille proche. Les Marocains sont peut-être des filho de puta quand ça touche au business, mais ils sont réglos. Ils ont un minimum d’honneur. C’est pas comme ces porcos d’Ukrainiens. Eux, pas moyen de leur faire confiance. Ils ont tellement les dents longues qu’ils attendent même pas que t’aies le dos tourné pour t’enculer.
-
Alors quoi, juste une vengeance, une petite revanche en souvenir du temps passé ?
-
Nao sei. Et toi, t’en penses quoi ? »
Moi, j’en pense rien.
« Que ce soit une balance ou un flic, finalement, on s’en fout. Si c’est vraiment lui dont parle l’Autre, il faut qu’il se taise. Ce n’est pas ça qui me préoccupe.
-
C’est quoi qui te préoccupe ?
-
Son plan, à l’Autre. Je ne comprends pas. Si encore il nous proposait un bon paquet de thunes… Mais là, tout ce dont il nous parle, c’est d’un truc qui sent le coup monté et la flicaille à cent kilomètres, pour des cacahouètes. Et le pire, c’est qu’il ne s’en cache même pas, il sait ce qu’on pense de son plan, il ne peut pas être idiot au point de croire qu’on va tomber dans le panneau, non ? »
Recadrer les priorités, voilà le boulot d’un chef. A la différence de Marco et Leroy, je ne sais pas tuer. Je ne sais pas me servir d’une arme et je n’ai pas de force dans les bras. Ce n’est pas que je sois beaucoup plus intelligent qu’eux, mais moi, je n’ai ni la came, ni Dieu qui m’empêche de voir clair. C’est donc vers moi que convergent les questions et les problèmes, une fois que leur attention les lâche.
« Bon, voilà ce qu’on va faire : ….
…
L’entrepôt est vide. Seuls les piliers trouent l’obscurité de temps à autres, selon leur proximité avec la lumière des lampadaires. On n’y voit pas à trois mètres.
Le bruit de mes pas fait fuir les rats. Je m’enfonce doucement dans le noir, vers le centre de l’entrepôt. Peu à peu, je perds de vue les fenêtres de la façade. Adieu Nantes, je te laisse le lointain murmure de la Loire.
…
Il n’a pas été facile de déterminer la marche à suivre. Marco est repassé chez lui, il ne sort jamais armé quand nous ne sommes pas sur un plan. Il en a profité pour ramener des munitions, et du carburant. Pendant que Leroy téléphonait, il a commencé à boire, rapidement. Après son troisième verre, Leroy nous annonçait qu’il avait réussi à joindre Ahmed. Il lui avait donné rendez-vous derrière le Palais de Justice, pour lui acheter un truc. Apparemment, Ahmed venait de recevoir un bon paquet d’héro presque pure en provenance d’Aix en Provence. Leroy n’a pas eu besoin de simuler son enthousiasme, ce qui a achevé de convaincre Ahmed.
Nous avons quitté la Perle vers 22h, 22h30. Marco picolait en marchant. Tant qu’il peut se mouvoir, c’est qu’il n’est pas prêt. Le rendez-vous était fixé à minuit, ça lui laissait le temps de bien se préparer.
Quand nous sommes arrivés derrière le Palais de Justice, il nous restait encore une bonne heure à attendre. Leroy s’est assis sur la fausse pelouse du Palais, juste en face de l’entrée du hangar où Marco ira attendre sa proie, le doigt sur la gâchette et la gerbe au bord des lèvres. Et moi, comme toujours, je me tiendrai non loin de lui, afin de veiller à ce qu’il ne s’endorme pas, et, si Ahmed venait à être en retard, à ce qu’il continue de boire un peu.
Leroy doit la jouer serrée. Il doit convaincre l’autre de l’accompagner dans l’entrepôt où se règlera la transaction. Et l’autre sait parfaitement que ça pue le traquenard.
Quand Leroy est dans un bon jour, il est capable d’un minimum de rhétorique qui, couplée à son impressionnante silhouette et ses yeux fous, peut convaincre de pas mal de choses sans avoir recours à la violence. Malheureusement, il lui arrive plus souvent de passer outre l’argumentation pour simplement traîner la personne de son choix par la peau du cou vers l’endroit où il souhaite aller. Ce qui risque de poser problème si Ahmed débarque avec ses frères et ses cousins.
Mais Leroy a bien précisé qu’il ne se montrerait pas si l’autre ne venait pas seul. Espérons que cela suffise.
…
Je ne vois plus rien.
Je n’entends plus rien.
Tout est noir. Je ne sais même pas si je me dirige dans la bonne direction.
Bien loin de m’effrayer, cette obscurité calme les battements de mon cœur et m’aide à garder le pas assuré.
Le soir de l’Affaire, Marco, marmonnant son ivresse dans le silence de cet entrepôt, était à mes côtés.
Nous étions tous deux assis dans le noir, à quelques mètres de la porte, un peu sur la gauche pour ne pas que la lumière des réverbères ne nous dévoile quand Leroy allait nous amener Ahmed.
Il buvait doucement pendant que j’essayais, en tâtonnant, de lui fixer son silencieux.
Il priait aussi, dans une étrange langue de Babel mêlant les bribes d’un portugais oublié au français bâtard de Malakoff. Il priait, et son murmure s’essoufflait. Ses pater noster entrecoupés d’insultes et de malédictions sentaient la poussière et la vodka. Je ne voyais pas ses yeux, mais je savais qu’ils fixaient droit devant lui, vers ce rien silencieux qui précédait la détonation. Le chuintement de cette étrange mélopée courait sur le béton de l’entrepôt, en explorait les coins et recoins comme un animal bien dressé s’assurant la sécurité de son maître. Il s’entourait, et moi avec, d’un semblant de cocon, d’une protection dérisoire, faite de fragments de mots et d’alcool, contre la souillure et la culpabilité à venir.
C’était à moi d’ouvrir l’œil et les oreilles.
Et j’ai failli.
…
Leroy a toussé. Une de ces longues quintes grasses qu’il réserve d’habitude au petit jour. Ahmed est là.
D’un coup de coude, j’en avertis Marco. Il quitte illico sa transe éthylique, et arme son revolver. Le bruit est sec. Je l’entends essayer de se mettre en position de tir. Ça m’a l’air acrobatique, mais il finit par s’immobiliser. J’espère qu’il est assez ivre.
Dehors, on entend parler. Deux voix. Pas plus. Ahmed est tombé dans le panneau.
Etonnant.
Leurs pas se dirigent vers la porte. Vers nous.
Une clef frotte contre le métal rouillé. La lourde chaîne se déroule. Les gonds grincent.
La porte s’ouvre.
Le coup part.
Dans la soudaine clarté des réverbères, je vois une ombre se cabrer, brisée en deux par la détonation. Je veux sourire, mais mon visage se fige.
La silhouette qui s’affaisse devant moi est trop longue. Elle est à genoux. Sa tête penche dangereusement. Elle perd son melon, qui va rejoindre devant elle la fourrure imbibée de sang d’un boa.
Mon premier réflexe est de me tourner vers Marco. Qu’est-ce qu’il a f….
Un autre coup part.
Ma main veut saisir le veston de Marco, mais elle ne trouve que du vide. La porte est maintenant grande ouverte, la lumière vient éclabousser nos pieds.
J’entends qu’on arme une carabine, derrière moi, sur la gauche.
Une balle me siffle aux oreilles.
D’un mouvement qui se voudrait vif, je me propulse dans la pénombre. Sans savoir où je vais, sans même avoir vraiment compris ce qu’il vient de se passer, je m’enfonce dans la nuit, penché en avant pour éviter les tirs. Je perds de vue les fenêtres de la façade.
L’obscurité se referme derrière moi. Je n’entends plus les coups de feu, ni les cris qui lardent le silence du hangar en espérant le faire parler.
…
Je m’arrête. Sur le sol, à mes pieds, la flamme de mon briquet dévoile doucement une large tache brune. Sa lutte contre la poussière lui a enlevé l’éclat d’autrefois, mais elle est toujours là, fidèle au poste. Je m’assois, à sa gauche. Et j’attends.
J’attends le murmure chaotique des prières de Marco. J’attends de sentir à nouveau son haleine âcre, la chaleur de son visage, le bruissement de son veston contre mon bras. Je dresse l’oreille. Leroy ne va pas tarder à tousser.
Je me tais, je scrute l’obscurité. On ne sait jamais. Elle pourrait nous dévoiler de mauvaises surprises.
Comme par exemple trois flics, immobiles comme des statues, le doigt sur la gâchette et le viseur à infrarouge braqué sur chacun de nous :
- Marc Saporta, 34 ans, Brigadier de la B.A.C., égorgé deux ans plus tard, impasse du Bois Tortu, entre deux flaques de pisse.
- Michel Laurent, 28 ans, Agent de la B.A.C., ouvert du nombril à la pomme d’Adam le jour de Pâques, pas loin de la boulangerie des Carmes.
- Et Claude Duchesse, 41 ans, Lieutenant de Police, qu’on n’a jamais retrouvé. Je ne me souviens plus ce que j’en ai fait.
Il manque la Balance.
J’ai d’abord pensé à l’Autre, le veilleur de nuit louche.
Il a supplié. Il m’a juré que ce n’était pas lui. M’a proposé la caisse. A fondu en larmes, s’est roulé par terre, s’est tordu les mains.
Je l’ai étranglé avec sa cravate.
Deux jours plus tard, de retour parmi les vivants après une errance dont j’ai tout oublié, je l’ai cru.
Trop tard.
Ce n’était pas lui. Impossible.
Il me manquait donc toujours la Balance.
Mais je savais qui c’était.
…
J’ai attendu en vain. Le sang est resté muet, Marco et Leroy n’ont pas daigné se relever. Je suis resté seul.
Il est tard à présent, peut-être une heure, une heure et demie. Il vaut mieux que je rentre, même si c’est pour fixer le plafond de ma chambre avec la même insistance et le même désespoir que je mets à m’user les yeux face à l’indifférente obscurité.
Je me lève et me dirige approximativement vers la porte. Mes doigts jouent avec le métal rouillé de la clef, je ne pense plus à grand-chose. J’aperçois les fenêtres de la façade, le jaune sombre des lampadaires. Entre deux autos, le bruit de la pluie vient me rappeler que la Loire, enfin débarrassée des regards trop insistants des passants, doit dérouler sous la nuit nantaise ses entrelacs sombres et frissonnants.
Elle est à l’affût de ses proies, pressée de se repaître de ce que Nantes recrache sur ses berges, lorsque la folie et le meurtre investissent les coins sombres et les impasses.
Ma main cherche un instant la poignée.
Le canon glacial d’un revolver vient se plaquer contre ma nuque.
« Tu me cherches, la Carpe ?... »
Je ne reconnais pas la voix.
« Ca fait longtemps, hein, que tu me cherches ? »
Je sais qui c’est.
« Pas loin de trois ans, non, si je ne m’abuse ? »
La Balance.
« Je t’attendais, Ahmed. ».