Muriel (Muriel Foulanges-Ménard)
Muriel
1.
La tour Eiffel fit un demi-tour et il neigea. Sidonie Baudrit fit quelques pas vers la commode du salon, elle utilisait des patins -cirage du parquet oblige- et cela lui donnait une étrange démarche, des petits pas saccadés et rapides sous son dos voûté mais immobile. Du troisième tiroir elle sortit deux bouteille : muscat et pastis, du deuxième tiroir un paquet de gâteau apéritif, du premier tiroir trois verres. Elle déposa le tout sur un plateau et le plateau sur la table. Autour de la table, deux gosiers déshydratés l’attendaient, elle et le précieux butin de la commode. Il y avait Jean-Claude, son mari, et le meussieu. On se renseigna sur les goûts respectifs en matière de boisson : un pastis et deux muscats. On servit avec soin et dextérité les breuvages commandés. On but une gorgée pour de mine, et une fois le verre reposé, la conversation commença.
- Racontez moi tout. Etiez-vous au courant de ce qui se tramait dans votre village cette nuit ?s’enquit le policier, un petit moustachu enképité répondant au doux patronyme de Gridoux, qui avait pris soin de replacer une mèche particulièrement réticente sous son couvre-chef de fonction avant de prononcer ces paroles.
En face, on toussota, mal à l’aise. Le dentier de la vieille frémissait d’horreur rien qu’à l’évocation de l’affaire. Le vieux touillait son verre dans l’espoir d’y faire fondre un glaçon. La flicaille s’impatientait. On répondit en ces termes, la voix trémollante :
- Vous savez, meussieu l’Agent, nous vivons dans un endroit bien tranquille. Ici, tout le monde se connaît et chacun respecte le voisinage.
Son mari, un ancien conseiller municipal, sortit de sa poche un papier en expliquant d’un ton un peu amer :
- Oui, à Brains-Sur-Gée, la seule qui soit spécialisée en nuisance sonore c’est la N157, la nationale Laval-Le Mans, ça devient invivable. D’ailleurs si Monsieur le Commissaire voulait bien se donner la peine de signer notre pétition, vous comprenez, ce serait du plus bel effet si les policiers du Mans y allaient de leurs petits autographes, ça ça leur en boucherait un coin à la mairie et aux gars de l’Equipement…
- Chéri, voyons, ce n’est pas le moment ! Eh puis, ça on peut pas dire, on l’a pas entendue cette nuit la route tellement qu’ils faisaient du rafus dehors.
Le représentant de l’ordre public eut du mal à contenir un sourire en imaginant ces petits vieux habitués à la berceuse ronronnante du passage des camions se réveiller en sursaut au milieu des caissons de basses et des jappements des chiens.
- Vous avez vu ce qu’ils nous ont fait ? Le terrain du vieux Léon est impraticable, quant au champ de derrière chez Alberte…
- Nous, on a eu de la chance, ils m’ont seulement pris un nain de jardin. Mais quand j’y pense ç’aurait pu être bien pire. Ils ne respectent plus rien.
La flicaille n’en rajouta pas, il avait vu lui aussi les champs massacrés, les tessons de bières, les papiers gras, les flaques de vomi ou d’autres liquides biologiques non identifiables.
La police du coin n’avait encore jamais été confrontée à ce genre d’évènement, mais depuis quelques mois une circulaire voyageait de commissariat en commissariat indiquant la marche à suivre en cas de rave-party. Le message était simple. Le ministre de l’Intérieur comptait ainsi sensibiliser ses sous-fifres provinciaux : Le jeune teufeur devenait un gibier, sortez vos chiens et vos carabines et tirez à vue. Mieux vaut un accident de chasse qu’une bavure de flic.
A présent les vieux faisaient le décompte des dégâts. Mais que pouvait bien faire la police ? Et on ne comprenait pas que personne au gouvernement ne dise rien sur des agissements aussi barbares. Et qui c’est qui trinquait ? Eh bien, toujours les mêmes. Chez nous, ils ne brûlent pas de voitures, ils s’en prennent carrément au patrimoine. Non vraiment, le couple Baudrit s’insurgeait.
S’il y a une chose que nos amis de la police ne supportent pas, c’est bien l’injustice.
Alors le chef de brigade finit son verre en y allant de son petit discours : Nos campagnes ne sont plus sûres, ma petite dame. Ces raves-party, comme ils appellent ça, sont interdites par la loi. Ce sont des repères de truands. Je ne vous parle même pas des ravages de la drogue sur notre pauvre jeunesse. Et vous avez entendu cette musique de barbares, oui, évidemment le mot « musique » ne convient pas, exactement, du bruit, Monsieur. On ne sait même plus apprécier les bonnes choses. Sûrement de la faute à la tévé ou à ses fainéants de l’Education Nationale, tout à fait d’accord avec vous là-dessus. Et que ça vient te déranger chez toi, dans ton home-sweet-home, égorger tes filles et ta campagne. Et que ça n’a plus aucun respect, non Monsieur. Ni pour les aïeux ni pour la terre, ni pour nos oreilles ni pour notre tranquillité. Et que moi, à cet âge là, je travaillais, moi Monsieur, pour payer l’hôpital à ma pauvre mère malade, oui Madame. Et que, de toutes façons, c’était mieux avant.
Ce fut émouvant. Madame Baudrit était impressionnée. Puis elle leur raconta l’affaire.
2.
Il faut dire que la nuit fut difficile pour tout le monde. Le soleil était déjà haut quand Muriel s’était réveillée ce matin. Elle était allongée par terre au milieu d’un potager saccagé. Sur le sol gisaient des légumes écrasés, des pieds de tomates piétinés, de la rhubarbe hachée. Elle se souvint de la soirée.
Elle était arrivée vers les minuit avec quelques amis. Ils avaient pas mal tourné dans les environs avant de débusquer le spot. Armés d’une carte IGN et d’un bout de post-it sur lequel était inscrit le numéro d’un mec de l’orga au cas où, le camtard de ses potes avait bien avalé ses cents bornes dans la soirée quand ils trouvèrent le champ de Brains-Sur-Gée.
L’ambiance les avait précédé. Ça balançait ferme au niveau du son. Par petits groupes, les gens discutaient et buvaient à la bouteille, éclairés par des phares de voitures, le coffre ouvert laissait sortir une musique concurrente. Quelques fous furieux s’essayaient à grimper aux arbres, d’autres dansaient sans se regarder. Il y avait déjà un beau boxon dans le champ. Muriel repéra des connaissances près d’une haie. Elle traversa l’espace qui les séparait en évitant les canettes de bières, les sacs plastiques éventrés, les gisants comateux, les pitbulls se coursant, les gerbes odorantes et les flyers piétinés. Après, Muriel avait sans doute absorbé quelques breuvages houblonniers, remué sa carcasse au son de la musique, rencontré d’autres jeunes qui, comme elle, s’étaient laissés à surnager dans les effluves de la soirée.
Bien que Muriel appréciait l’ambiance de ce genre de festivités, elle entretenait une haine viscérale pour la campagne. La nature, c’est bien connu, regorge d’insectes affreux, de gibiers sauvages, d’orties fétides ou de boue saumâtre. Mais, et tout le monde s’accorde à le dire, le pire à la campagne, ce sont sûrement ses habitants. La ruralité de bas étages donnait des cauchemars à Muriel. Bien sûr, elle ne venait pas non plus d’une cité de banlieue parisienne. Mais à Nantes, les gens sont tout de même civilisés. Elle se réjouissait de faire son escapade campagnarde en pleine nuit afin de soigneusement éviter tout contact avec la populace locale. Bien sûr, elle ne devait sa présence en ces lieux ce soir qu’à l’insistance de ses amis et à la pression sociale. Une fan de techno-electro-garage-underground comme elle se devait d’assister aux prestations de DJ Spoutnik, son idole. Et puis, finalement, la montée d’adrénaline de se retrouver dans une manifestation aux limites de la légalité était assez agréable. Et tant pis pour les bouseux. Ces gens qui se suffisaient à eux-mêmes sans avoir conscience du monde extérieur. C’était leur faire trop d’honneur selon elle que d’aller exporter le nec-plus-ultra de la scène contemporaine jusqu’à leurs fermes. Ils ne pouvaient pas comprendre. Ils ne sauraient pas apprécier. D’ailleurs comment faire confiance à des êtres capables de dépecer un lapin à mains nues ou de respirer des odeurs de fumier, condamnés à se déplacer à pied ou sur d’affreux tracteurs souillés de boue, ces gens pour qui la seule distraction consistait à équeuter des haricots verts. Ou pire, à les manger.
Victime de cette ruralophobie, Muriel passait sa soirée à inspecter le périmètre de verdure où elle pourrait poser son postérieur. Une limace eut le malheur de se présenter à sa vue, elle la brûla au septième degré à l’aide de sa cigarette, après avoir poussé un cri de dégoût. Elle était persuadé d’avoir marché dans une bouse de vache et s’obstinait à essuyer son dessous de chaussure tous les trois pas. Muriel, inconsciente de ses gestes, avait incurgité un nombre raisonnable de bières. Vint l’instant fatidique où sa vessie criait à la surpopulation. N’écoutant que son courage, elle partit à la recherche d’un lieu d’aisance où assouvir ses besoins primaires. Son périple l’amena rapidement à faire ce terrible constat : point de waters sur le site. On lui conseilla de trouver un sympathique buisson derrière lequel elle pourrait se cacher. La perspective de son menu fessier en proie à toutes les vipères et aux plus urticants des végétaux la fit blêmir d’horreur.
En longeant une haie, Muriel trouva un sentier qui la mena bientôt jusqu’au village. Elle passa devant l’école primaire Saint-Yves, un préau vétuste et quelques marelles dessinées sur le bitume de la cour à la craie. Le bourg était désert, quelques lampadaires éclairaient la place de la mairie. Les voitures étaient silencieusement garées et les volets clos. Seuls les « boum-boum » de la musique venaient mettre un peu de vie dans ce décor. Une minuscule église en pierre laissait s’éparpiller sous ses jupons un cimetière défraîchi. C’était assez lugubre et Muriel décida de ne pas s’attarder, d’autant que les assauts dans son bas-ventre rappelaient une certaine urgence. Elle dépassa une enseigne de bar. Un volet roulant en plastique blanc en condamnait l’entrée. Elle arrosa finalement un bout de bitume aseptisé le long du mur de la Poste.
Elle retrouva le sentier par lequel elle était venue sans mal. C’est là qu’elle réalisa que quelque chose n’allait pas. Il n’y avait plus de musique, elle entendait des éclats de voix qui venaient de loin, et, plus près, le hululement d’un monstre tapi dans un fourré.
Puis, elle distingua le gyrophare d’une voiture de condés à travers le feuillage chétif d’un bouleau.
3.
Le commissaire divisionnaire Gridoux tapote à présent son insigne sur le dos de sa main.
- Alors petite, on fait dans le tourisme ?
La gamine ne moufte pas, se contentant de contempler ses baskets auxquelles il manque des lacets. La vieille Baudrit exulte, sa découverte avait de quoi rendre jalouses toutes les voisines du canton. La tête que va faire la mère Jeannette quand elle essaiera de raconter sa petite aventure de varices. Sidonie deviendrait bientôt célèbre, de Rouillon à Longnes, elle serait celle qui avait découvert une jeune délinquante, le chiendent de la société, ivre morte entre ses poireaux et ses haricots et qui avait aidé la police au péril de sa propre vie. Elle éclipsait déjà toutes les histoires convenues d’ordre sanitaires, immobilières, matrimoniales et autres sujets de prédilections des ragots locaux.
D’un geste souple, le commissaire divisionnaire porte sa main à hauteur de moustache, s’humecte et répartit équitablement la salive sur un épi qu’il dissimule sous son képi.
- Vos papiers, mamzelle, siouplait.
Muriel s’embrouille, fouille une poche, puis deux, ouvre et cherche dans son sac, sa veste, puis elle se souvient qu’elle a caché ses effets personnels dans sa poche arrière de jeans. Dans un déhanchement suffisamment suggestif pour éveiller la curiosité de Monsieur Baudrit, elle en extirpe le butin qu’elle tend au policier moustachu. On s’impatiente, on brûle de savoir qui elle est…
Il y a quelques heures, après la séance de petit Jésus dominicale, Sidonie s’était attelée à ses fourneaux. Une carence en persil guida ses pas jusqu’au jardin. Ses bigoudis flageolèrent face au spectacle. Jean-Claude lustrait sa voiture, et par extension son garage. Alerté par sa femme, il dut bien constater, avec elle, qu’un cadavre avait écrasé ses pousses de poireaux et se servait de sa rhubarbe comme d’un oreiller. Puis le macchabée, qui n’en était pas vraiment un, se réveilla. C’était une jeune fille, ils furent forcés de l’admettre. Ses vêtements étaient aussi amples que sales, ce qui donnait à sa silhouette un aspect informe à la couleur indéfinissable. Une capuche dissimulait ses cheveux qui auraient fait pleurer le plus courageux des coiffeurs. Elle serrait contre elle un sac à dos sur lequel on avait ajouté de nombreux écussons et dessins. Les Baudrit se consultèrent d’un regard et agirent. Sidonie tenta d’entamer la discussion et Jean-Claude alerta les autorités compétentes. Mais la petite se tait et les fourgons blindés passent sur la nationale 157…
- Vous risquez gros, mamzelle. On a de quoi vous faire coffrer, figurez-vous. Violation de domicile conjugal, outrage à agent dans l’usage de ses fonctions, mauvais goût vestimentaire évident, infraction sexuelle, profanation scolaire, transgression municipale et flagrant délit de sale gueule. Un brin insurgée par-dessus le marché. Je ne vous félicite pas mamzelle.
Puis prenant connaissance de l’identité de la fille, il s’interrogea en ces termes :
- Mademoiselle Muriel Foulanges-Ménard, née le 31 mai 1986, à Nantes, domiciliée au 18 rue des carmes 44000 Nantes. Ménard, Ménard… ça me dit quelque chose ça, Ménard… Il faudra vérifier…
« Bande de cons, pense Muriel. L’autre avec sa moustache, il ne se sent plus pisser parce qu’une jeune fugueuse ça le change des alcotest, et qu’il sent que son rapport sera du plus bel effet chez le patron. La vioque elle, ne pense qu’à demain où elle va pouvoir frimer au club du troisième âge avec ces histoires de délinquance juvénile qui pousse dans les jardins. L’autre vieux, son mari, il me reluque le cul comme une relique religieuse. Putain de bouseux. »
Elle rumine encore pendant qu’on la traîne par la manche. Madame Baudrit soupire de soulagement. Monsieur a le fond de l’œil humide. Il tente encore une fois de persuader la maréchaussée d’apposer sa signature sur la pétition de la déviation, en vain. Gridoux balaie l’affaire d’un lissage de mèche.
Il rejoint son véhicule, et à l’extrémité d’un bout de tissu informe, Muriel le suit sans trop de résistance.
Le commissaire divisionnaire Gridoux pavanait dans la rue de la Poste de Brains-Sur-Gée, son trophée à la main, quand soudain, l’inimaginable arriva. Tout se déroule simultanément en une quinzaine de secondes. Le gendarme sort de sa poche la clé du fourgon. Grâce à un système qui allie confort, ingéniosité et technologie, l’ouverture automatique de l’engin s’actionne à distance, d’une simple pression de l’index. Au moment où les clignotants confirment l’opération, le pied du commissaire divisionnaire glisse dans une flaque dont seule Muriel peut deviner la composition. S’en suivit le fracas de l’uniforme quand il touche le sol, l’envol de la clé, son parcours suspendu dans les airs, son atterrissage dans la paume de Muriel, un bref coup d’œil à la bourgade tranquille, et un départ sur les chapeaux de roues.
Quand dans un hurlement de sirènes, le fourgon s’engage sur la N 127, Muriel parle enfin :
- Putain de bouseux.