Mademoiselle (Marie-Jeanne Ménard)
Mademoiselle.
«Ca sentait l'urine et la mort, le parfum âcre des fonds de cendriers au petit matin.
Après une volée de marches collantes d'un psychédélisme bilieux peu ragoûtant, j'ai dû courber l'échine, de peur de m'éclater le front contre le nuage de fumée bleue plus compact qu'une poutre.
Derrière le bar, un borgne faisait semblant d'essuyer une pinte graisseuse.
Devant le bar, une rangée d'épaules voûtées fixait le fond de leurs verres, sans doute dans l'espoir de lire leur avenir.
"espoir"... "avenir"..., n'eût été mon état de fatigue, j'en aurais presque ricané.
Aucun d'entre eux n'esquissa le moindre mouvement lorsque mon ombre timide voila un instant le seul rayon de soleil égaré au pied de l'escalier. Seul le barman cracha dans l'évier, en regardant ailleurs.
Je ne voyais ni les murs, dilués dans la crasse et la pénombre ; ni le plafond, enseveli derrière un voile de nicotine et de goudron. La pièce semblait infinie, figée dans le temps et l'espace comme une tache de merde au fond d'un caleçon. Tout me paraissait tellement noir, tellement sale, que j'eus subitement peur de perdre pied alors que j'accostai le premier mètre de plancher.
Trois ampoules pendues au-dessus du bar se reflétaient où elles pouvaient, éclairant la scène de minuscules touches de jaune malade, menaçant à tout instant de s'éteindre. Dans le fond, au loin, un juke-box clignotait son agonie en spasmes vert pomme. Ces râles, que j'aurais presque trouvés poignants si j'avais eu la tête à ça, laissaient entrevoir quelques box, mais je n'y distinguais rien d'autre que les pieds malingres d'une table et l'étoffe déchirée d'un soupçon de banquette. Enfoncé dans ces ténèbres pouvait se trouver n'importe quoi.
En plissant les yeux, je crus discerner des formes avachies, molles. Peut-être les dépouilles des derniers clients à avoir osé le cocktail du chef... A moins que ce ne soient les carcasses entassées de toutes ces prostituées crevées de la syphilis qu'on n'avait pas eu le courage de foutre à la porte, ou les avant-postes mornes d'une armée de goules imbibées de mauvais whisky et de ricanements gras.
Qu'en saurais-je jamais?...
Aucune ombre ne s'étirait sous les masses amorphes au comptoir. Je ne m'en inquiétais pas. Elles avaient dû se retirer dans les coins, lassées d'attendre leur propriétaire, et trompaient leur ennui en descendant les fonds de bouteilles oubliées sur des tables que je ne distinguais pas.
Sur ma droite, je sentais l'air froid refluer des profondeurs crapoteuses d'urinoirs fatigués se laissant aller à geindre leur trop-plein au gré des dysfonctionnements du service d'eau.
Sur ma gauche, rien.
Il n'y avait qu'un siège de libre, à cheval sur la frontière ténue qui séparait le néant froid et poisseux de la zone piètrement éclairée. Il me tendait les bras, pourquoi m'y serais-je refusé?
Je m'y assis rapidement, les yeux fixés droit devant moi pour ne croiser aucun regard. La Nature a horreur du vide. Moi aussi.
Le plancher consentit à me lâcher les semelles, mais je sentis les mêmes lèvres gluantes s'attacher immédiatement à mon fond de pantalon lorsque je le posai en équilibre précaire sur l'étoffe inidentifiables du tabouret.
Mon siège grinçait. Les têtes se tournèrent peu à peu. Je sentais sur mon visage leurs yeux froids y lécher avec avidité toute trace du monde extérieur, autant pour s'en repaître que pour les faire disparaître.
Le barman cracha à nouveau.
D'un signe de tête, je commandai une bière.
Comme un seul homme, les silhouettes reprirent leur position initiale.
D'un pas traînant, le borgne s'éclipsa de la lumière et de mon champ de vision pour aller chercher un verre. Il reparut quasi instantanément, avec à la main la pinte que je l'avais vue "essuyer" en arrivant. En voyant les longues traînées spermeuses qui le parsemaient, je préférai m'abîmer dans la contemplation d'autre chose.
Sur son épaule, le torchon tremblotait en rythme avec les mouvements saccadés de son maître, tel l'ectoplasme trempé d'un hypothétique perroquet. Hypnotisé par les tressaillements de leur chair flasque, j'oubliai un instant ce dont il emplissait mon verre.
Ce n'est que quand il le posa devant moi que je sentis combien un rappel à la réalité pouvait être brusque.
Le verre n'avait évidemment pas l'air plus propre de près. Il était tiède et moite, et le contenu semblait à l'avenant.
Il ne me restait plus qu'à fumer une cigarette en ayant l'air viril.
J'aurais voulu encore une fois relire les quelques mots qu'elle avait tracés d'une belle écriture sombre et ouvragée sur le carton devenu jaune et craquelé à force de passer sous mes yeux et entre mes mains. Mais je me retins, de peur de le voir s'évanouir au contact de l'air vicié qui règnait alentour. Il me suffisait de me remémorer ce que Mademoiselle Nyx y avait écrit.
De Profundis, quartier nègre, vendredi 9 avril.
Ophélie.
Avant de poser le pied au De Profundis, je l'avais volontiers imaginée telle que la décrivaient tous ceux qui l'avaient plus ou moins bibliquement connue. Elle seract mince, très mince, voire décharnée. Ses cheveux raides et noirs seraient les barreaux d'un cachot sans fond où la lumière croupirait d'avoir osé s'y aventurer. Ses yeux d'ébène captureraient mes regards pour les noyer dans leurs fièvreuses abysses. Et ses mains, ses mains...
Je ne me faisais pas d'illusion quant au sort que me réservait le contact avec sa peau plus translucide que diaphane. Je savais que, fasciné, je suivrais des yeux et du bout des doigts le réseau complexe de ses veines, gorgées du sang encore frais de ceux qui l'avaient connue trop longtemps, trop souvent. Et je savais où ces multiples méandres me méneraient : jusqu'aux bords de ses lèvres outrageusement pourpres, jusqu'entre ses dents fines et blanches comme des scalpels taillés à même l'ivoire, jusqu'à un néant de sensation et de pensée que, loin de craindre, j'avais appelé de tous mes voeux.
Mademoiselle Nyx allait m'exaucer, et plus encore. Elle me l'avait dit, me l'avait même juré, avant de disparaître dans un petit gloussement rauque.
Absorbé par tous ces faux souvenirs que l'iridescence de mes douleurs et la fièvre de mes délires avaient sans doute créés de toutes pièces, je n'ai pas tout de suite remarqué que quelqu'un descendait l'escalier.
Il y eut un grincement. Trois têtes puant l'avidité béate se tournèrent de concert.
Elle était là.
Ne sachant que faire, par peur d'être déçu, je gardai les yeux fixés sur les arabesques affolées de ma cigarette bientôt morte. Mais je sentais que quelque chose avait changé, radicalement, brutalement.
Le silence n'avait plus la même texture. Il n'annonçait plus, moite et pesant, les débuts d'un orage toujours repoussé, mais laissait sur le palais le goût acide et métallique du froid indifférent qui plane sans appel le long des couloirs d'une morgue. Les silhouettes, auparavant vautrées dans leur bière pisseuse et leurs muettes ruminations, s'étaient imperceptiblement redressées, tendues, prêtes à rompre. Je les entendais vibrer sous les frottements répétés d'un archet impérieux et les sons qui s'en exhalaient étaient autant de grincements de dents subliminaux qui me hérissaient l'épiderme. L'ombre qui tapissait les murs s'était elle aussi raidie, devenant instantanément plus mate et plus compacte, plus dense et plus froide. L'hypothétique immensité des recoins n'était plus. A sa place s'étaient dressées les parois lisses d'une cage de métal sourdant la paranoïa et la claustrophobie. Mademoiselle était là, et je percevais un subtil changement dans les phéromones entassées au De Profundis.
Sa présence avait débarrassé l'endroit de son vernis d'immondices agglutinés pour s'en faire un boulevard fouetté par la bise où défilait l'assurance crâne d'un grand fauve inspectant son parterre de proies insignifiantes et serviles.
N'y tenant plus, j'avisai d'un oeil un minuscule oasis de netteté parmi les larges couches de graisse qui tapissaient le miroir derrière le bar.
Mon regard croisa aussitôt le sien, et tout le reste disparut.
Elle était comme je l'avais imaginée.
Longue, fine, noire, elle flottait au-dessus du sol avec grâce, légéreté et détermination. Des profondeurs de mon inconscient s'était élevé un artefact parfait, synthèse géniale et exhaustive de mes fantasmes et de mes angoisses les plus cachés. Elle était ce que je voulais qu'elle fût, ni plus, ni moins.
Elle était mince, très mince, voire décharnée. Ses cheveux raides et noirs étaient les barreaux d'un cachot sans fond où la lumière croupissait d'avoir osé s'y aventurer. Ses yeux d'ébène capturaient mes regards pour les noyer dans leurs fiévreuses abysses. Et ses mains, ses mains...
Résolu, malgré tout, à garder un semblant de calme et à (mal) feindre l'indifférence jusqu'au bout, je ne me retournai pas. Je tentai désespérément de m'accrocher aux bords ébréchés de ma pinte infâme, alors que, déjà, mon sang, affolé, ne savait où déferler et que ma peau, centimètre carré après centimètre carré, se consumait sous les assauts des étranges vibrations d'angoissante volupté qu'elle dirigeait sur ma nuque, en un faisceau de plus en plus ténu, de plus en plus puissant.
Elle était derrière moi.
Avant que je ne puisse pleinement goûter les délicieuses ondes dont elle me baignait le haut du corps, elle posa la main sur le bar.
Sa peau était aussi violemment, insolemment blanche que ses cheveux étaient noirs. Son poignet paraissait si fin que j'aurais pu le lui casser rien qu'en y posant les yeux trop brusquement.
Comme par enchantement, la saleté poisseuse du comptoir avait fondu tout autour de sa main. Elle s'était rétractée vivement, effrayée, et avec elle, tout ce que cet endroit suintait de glauque et de malsain. Les épaves avaient disparu. Le barman s'était évaporé en même temps que les glaires qui décantaient dans le fond de l'évier.
Il n'y avait plus de De Profundis, il n'y avait plus rien qu'elle, et moi.
Plus par réflexe que parce que j'avais quelque chose à dire, je voulus parler. Mais je n'eus que le temps d'inspirer profondément avant que sa main ne s'abatte sur mon poignet et ne me prive, du même coup, de tous mes moyens. Cette grande bouffée d'oxygène fut ma dernière.
Le contact de sa paume sur mon avant-bras me plongea dans un abîme de sensations paradoxales et je perdis rapidement pied avec la réalité pour ne plus jamais ré-émerger. Il m'anesthésia et m'électrifia. Il m'enchanta et m'horrifia. Il me combla instantanément et me vida au même moment. Soumise à de telles variations, ma volonté n'eut pas le temps de dire ou penser quoique ce soit. Elle se tendit comme on bande un arc et rompit dans le millième de seconde qui suivit. Une fois ce barrage enfoncé, ses impulsions neuro-électriques se ruèrent au travers de mon épiderme et remontèrent le long de mes nerfs pour prendre possession des cellules de mon cerveau qui, bientôt, crépitèrent au même rythme que les siens.
Sa mainmise était totale.
Je ressentais ce qu'elle voulait que je ressente, je pensais ce qu'elle voulait que je pense, je faisais ce qu'elle voulait que je fasse. J'étais à elle, enfin...
* * *
J'aurais aimé avoir le temps, l'occasion de la supplier. J'aurais tellement voulu me tordre sous elle, me jeter à ses pieds, les couvrir de mes lamentations et du sang jaillissant à gros bouillons de mon visage tailladé par mes propres ongles. J'aurais voulu les baigner de mes larmes, les empoigner, les lécher pour qu'elle reste, pour qu'elle continue à tenir aux creux de ses mains osseuses mes moindres pensées, mes moindres gestes. J'aurais voulu m'arracher le coeur, le lui tendre et qu'elle accepte ce modeste présent en échange de ma servitude éternelle et consentie. J'aurais tout supporté d'elle, le plus innommable, le plus humiliant, le plus douloureux, tout. J'aurais voulu être à elle, totalement, pour toujours.
Mais le temps m'a manqué.
Naïf, je croyais, enfin, ne plus jamais me réveiller sous les néons malades d'une réalité que je ne supporterais plus sans le délicieux voile de ma servitude à Mademoiselle. Mais mon sommeil a été de courte durée.
Quand je suis revenu à moi, ça sentait l'urine et la mort, le parfum âcre des fonds de cendriers au petit matin.
Je ne voulais pas ouvrir les yeux.
Je savais où j'étais.
Il y eut comme un très léger déchirement. L'espace d'un instant, un court instant, un souffle curieusement frais vint me caresser le dos. Mais aussitôt se plaqua sur la plaie encore béante l'haleine empuantie du De Profundis. Mon ombre venait de me quitter.
Elle se retira dans un coin, déjà lassée d'attendre son propriétaire. Sur une des tables indistinctes, elle aperçu un fond de bouteille éventé. Elle s'en saisi et commença à boire.